Ornitho 101. Corneille d’Amérique ou Grand corbeau?

Texte: Pierre André. Photos de Luc Laberge et Pierre André

Bien que ces deux oiseaux soient noirs, la corneille d’Amérique et le grand corbeau appartiennent à des espèces différentes, mais au même genre (Corvus). Il n’est pas toujours évident de distinguer ces Corvidés, en particulier quand les individus sont au repos ou éloignés de nous. J’ai rassemblé ici quelques-unes des caractéristiques qui permettent de les reconnaître.

Au repos

Le corbeau (Corvus corax)  a le bec fort et épais. Ses longues plumes sur le nez recouvrent la moitié du culmen. Ses plumes du cou sont très longues et se décollent de la poitrine. Pour sa part, la corneille (Corvus brachyrhynchos) est plus petite (48 cm vs 61 cm). Elle est également moins massive comme en témoigne son poids (448 g vs 1200 g). Quoique large, son bec est nettement moins fort que celui du corbeau.

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Grands corbeaux

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Corneille d’Amérique

En vol

Le corbeau se distingue de la corneille par sa longue queue cunéiforme plutôt qu’arrondie. Son cou, sa tête et son bec sont proéminents. Ses ailes sont plus étroites et plus longues comme en témoigne son envergure d’ailes moyenne de 1,3 mètres en comparaison de 0,9 m pour la corneille. Comme le souligne Godfrey, quand il décolle du sol, le corbeau a tendance à sauter sur place à quelques reprises alors que la corneille s’envole directement. À l’instar des buses, les corbeaux planent et tournent en rond avec les courants d’air ascendants, ce que les corneilles n’ont pas l’habitude de faire.

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Grands corbeaux

Au cri

Ces deux espèces peuvent produire plusieurs sons, comme en témoignent les enregistrements disponibles sur Dendroïca. De façon courante, la corneille d’Amérique produit un traditionnel cââ-cââ-cââ plutôt aigu, alors que le Grand corbeau émet un crooak d’une tonalité bien plus grave.

Sources

Godfrey, W.E. (1986) Les oiseaux du Canada. Édition révisée. Musée National des Sciences Naturelles, Ottawa.

Paquin, J. (2010) Oiseaux du Québec. Guide d’identification. Éd. Michel Quintin, Waterloo, QC.

Sibley D.A. (2003) The Sibley field guide to birds of Eastern North America. A.A. Knopf, NY.

Stokes, D. et L. (2010) The Stokes field guide to the birds of North America. Little, Brown and Co., NY.

Vous avez bien dit « invasions »? Petite histoire du rapport entre les harfangs des neiges et les lemmings

Texte: Pierre André et Photos: Luc Laberge et Pierre André

Habitant la toundra arctique, le harfang des neiges est sporadiquement très présent dans le sud du Canada et aux États-Unis. La taille de la population varie selon un cycle de 3 ou 4 ans (Paquin et David, 1993, p. 77). Lorsqu’il y a abondance d’individus en région tempérée, les biologistes parlent d’invasion (anglais irruption). Une espèce qui passe habituellement l`hiver dans le Nord se retrouve alors en densité supérieure à la normale dans le Sud.

Carnivore, le harfang se nourrit dans la toundra arctique de lièvres, de renards, de lagopèdes et d’oiseaux de mer, mais il préfère nettement les lemmings durant l’été. Ces derniers constituent leur principale source d’alimentation (Paquin et David, 1993, p. 58). Or, ces petits rongeurs parfois abondent, d’autres fois se font rares.  Leurs cycles démographiques sont très marqués avec une périodicité qui se situe entre 3 et 4 ans. Le harfang, à l’instar des autres carnivores qui dépendent des lemmings, s’est adapté à ces fluctuations extrêmes et rapides. Que sait-on de cette interaction entre les populations de harfangs et celles de lemmings? Comment les premiers se sont-ils adaptés aux cycles des seconds? Des recherches récentes permettent de faire la lumière sur ces questions.

Parlons lemmings

Les femelles lemmings peuvent se reproduire quelques semaines seulement après leur naissance et avoir jusqu’à trois portées par été. Fait remarquable, les lemmings se reproduisent même en hiver quand les conditions d’enneigement leur sont favorables. Et quand cette portée hivernale est exceptionnelle, la densité de lemmings qui s’en suit est remarquable. On parle alors d’une « année à lemmings », un phénomène encore peu étudié. Les périodes estivale et hivernale de rut sont espacées de pauses printanière et automnale.

Les trois espèces de lemmings présentes au Canada (brun, variable et d’Ungava) ont des cycles courts de fluctuation démographique. Dans une étude menée sur l’Île Bylot dans le Haut-Arctique canadien, Gruyer, Gauthier et Berteaux (2008) ont estimé que les sommets d’abondances reviennent à tous les 3,69 ans en moyenne pour le lemming brun et aux 3,92 ans pour le lemming variable. Ils ont observé que l’une et l’autre de ces espèces ont leurs pics d’abondance au cours des mêmes années. Ces fluctuations synchrones s’accompagnent de grandes variations de densité à l’hectare, pouvant aller, selon les auteurs, jusqu’à une différence de 40 fois pour le lemming brun.

Ces variations sont synchrones à l’échelle de quelques centaines de kilomètres, c’est-à-dire que les pics et les creux surviennent les mêmes années. Cependant, elles sont asynchrones à des sites distants de plus de 1000 km, comme le rapportent Robillard et coll. (2016). Toutefois, l’ampleur et la périodicité de ces pics d’abondance seraient peu prévisibles en raison d’un ensemble de facteurs biotiques et abiotiques qui l’influencent (rapporté par Therrien et coll. 2014).

Qu’est-ce qui peut expliquer cette chute drastique de la population de lemmings à la suite d’une forte abondance d’individus? Non, il ne s’agirait pas de « suicides de masse », une vision Disneyenne dénoncée en 2003. Cela serait plutôt dû à la disponibilité alimentaire ou à la prédation, deux hypothèses qui semblent aujourd’hui les plus signifiantes.

Plus petits mammifères de la toundra, les lemmings sont herbivores et la composition de leur diète dépend de l’espèce et de la disponibilité de végétaux. Par exemple, il peut s’agir de saules et de canneberges pour le lemming variable, et de laîche, de linaigrette et de mousses pour le lemming brun. Les lemmings demeurent actifs toute l’année, même l’hiver alors qu’ils se cantonnent dans des galeries sous la neige. On comprend qu’avec une telle fertilité, la pression sur la ressource alimentaire des lemmings puisse être grande. L’augmentation de la population aggrave les dommages à la végétation jusqu’à ce que la nourriture vienne à manquer.

Des recherches menées par Fauteux, Gauthier et Berteaux (2015) sur le lemming brun de l’Île Bylot sur une période de 10 ans ont permis de constater que le déclin rapide de la population survient à l’automne. Les auteurs croient qu’il s’expliquerait par une forte mortalité estivale et automnale. Au banc des accusés : l’hermine, le renard arctique, le faucon gerfaut, le labbe à longue queue, la buse pattue, le goéland bourgmestre et le harfang des neiges, tous chasseurs de lemmings.

Dans une autre étude toujours conduite sur l’île Bylot, Fauteux et ses coll. (2016) ont vérifié l’effet de la prédation sur une population de lemmings à l’aide d’un exclos de 9 hectares, un grillage empêchant les prédateurs d’entrer. À l’intérieur de la zone d’exclusion, la densité estivale observée était en moyenne 1,9x supérieure, et la survie estivale 1,6x. En hiver, la densité des nids suivant une saison d’abondance est demeurée élevée, alors qu’elle a décliné en présence des prédateurs. Ces observations leur permettent de conclure au rôle important, mais non exclusif, de la prédation.

Ainsi, les fortes densités de lemmings, en un lieu et une année donnés, attireraient les prédateurs de diverses espèces. Cette concentration de carnivores profiterait alors d’un garde-manger bien rempli. En conséquence, l’abondance de nourriture agirait sur leurs taux de reproduction et sur le taux de survie des jeunes. La très forte pression prédatrice serait telle qu’elle décimerait littéralement les populations de lemmings.

L’adaptation du harfang des neiges aux cycles de lemmings

Le Harfang a des couvées dont la taille est directement reliée à la densité de proies. En situation de rareté, les couvées sont de 4 à 7 œufs (Godfrey, 1986, p. 345). Par contre, en situation d’abondance, les moyennes se situent entre 7 et 9 œufs avec un maximum observé de 16 (Paquin et David, 1993, p. 47). La durée de l’incubation est d’environ 33 jours et l’éclosion survient en juillet. La densité des nids varie de 0 à 17 par 100 km2 selon l’abondance de la nourriture suivant une année de fort recrutement (dans Therrien et al. 2014).

Les jeunes restent au nid jusqu’à l’âge de 3 à 4 semaines. Alors qu’ils ne savent pas encore voler, ils se dispersent autour du nid et continuent d’être alimentés par leurs parents. Et ils mangent beaucoup : « il faut environ 120 kg de nourriture, soit près de 1500 lemmings adultes, pour alimenter une couvée de neuf oisillons jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de se débrouiller seuls » (FCF, n.d.).  En fait, si on inclut les besoins du couple, ce sont de 1900 à 2600 lemmings qui sont capturés pour combler les besoins alimentaires durant toute la saison de reproduction (Paquin et David, 1993, p. 59).

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Robillard et ses coll. (2016) ont testé deux hypothèses qui peuvent expliquer les invasions de harfangs en zones tempérées. Selon l’hypothèse de la pénurie alimentaire (H1), les invasions s’expliqueraient par le fort déclin de l’abondance des petits mammifères dans l’Arctique qui créerait une pénurie alimentaire et forcerait les harfangs de quitter la toundra massivement l’hiver venu. Selon l’hypothèse du succès reproducteur (H2), la forte abondance de proies durant l’été ouvre la porte à une production élevée de jeunes, ce qui augmente considérablement le pool de migrants l’hiver venu. Pour tester ces hypothèses, ces auteurs se sont basés sur des données d’abondance de proies qu’ils ont collectées sur deux sites en toundra arctique et, pour les observations de harfangs, sur celles de la science citoyenne, en particulier sur les résultats des décomptes des oiseaux de Noël à l’échelle continentale. La période couverte s’étend de 1994 à 2011. Au terme de leurs analyses, les auteurs concluent en l’existence d’une relation positive entre l’abondance estivale de petits mammifères et l’abondance hivernale de harfangs des neiges dans nos régions. En conséquence, ils confirment l’hypothèse du succès reproducteur (H2).

Ces auteurs rapportent également à partir de la littérature que trois éléments viennent appuyer l’hypothèse du succès reproducteurs au détriment de celle de la pénurie alimentaire : (1) la présence durant les invasions d’une abondance de jeunes, (2) le fait que les harfangs observés en zone tempérée soient en bonne forme physique et (3) que si les individus étaient en manque de nourriture, ils n’auraient vraisemblablement pas la force de migrer sur plus de 1000 km.

Pour contrer les creux populationnels de lemmings qui suivent directement une année de forte abondance, les harfangs cherchent à se reproduire en des lieux où les populations de lemmings sont abondantes. Ils vont donc explorer un vaste territoire à la recherche des meilleurs lieux. Ce faisant, ils ne démontrent pas de fidélité à leurs aires de reproduction. Grâce à des suivis télémétriques menés avec succès sur 9 femelles, Therrien et ses coll. (2014) ont démontré qu’entre les années, la nidification se fait en moyenne en des lieux distants de 725 km, les valeurs observées s’étendant de 18 à 2024 km. Les femelles qu’ils ont suivies, une fois rendues dans leur habitat, ont prospecté, de façon non linéaire, en moyenne sur une distance de 536 à 1702 km, une distance plus grande que celle qu’elles ont parcourues en une douzaine de jours en direction nord depuis leur lieu d’hivernage. Leurs observations suggèrent que les femelles s’établissent dès qu’elles trouvent un lieu propice à la nidification tel qu’un site où les lemmings abondent et un territoire qui n’est pas déjà occupé par un harfang. Ainsi, le harfang profite, par ses qualités de prospecteur de proies, des pics d’abondance de lemmings sur un territoire très vaste.

Par ailleurs, leurs études télémétriques ont démontré que plus de 75% des femelles demeurent dans l’Arctique toute l’année. En restant dans le Nord en hiver, les adultes sont plus près des sites de nidifications et peuvent démarrer l’exploration territoriale plus tôt au printemps. Des chercheurs avancent que les jeunes (comme le jeune mâle sur la photo, Rosemère, déc. 2017), qui mettront quelques années avant de se reproduire, ont avantage à migrer plus vers le Sud cherchant un temps plus doux, découvrant des sites de faible enneigement où les proies sont plus facilement disponibles et réduisant la compétition intergénérationnelle pour des ressources alimentaires plus rares.

Conclusion

De toute évidence, le harfang des neiges s’est adapté aux fortes et somme toute peu prévisibles variations des populations de lemmings dans l’Arctique canadien. La taille de ses couvées et le succès de l’élevage des jeunes jusqu’à la maturité varient selon la disponibilité des proies. Pour maximiser ses chances de succès reproducteur, les harfangs ne sont pas fidèles à leur site de reproduction. Ils prospectent plutôt sur des centaines de kilomètres afin d’établir leurs nids sur un territoire à haute densité de lemmings. De telles distances sont nécessaires car les cycles de lemmings sont synchrones à l’échelle régionale, mais asynchrones à des distances de 1000 km. À la suite d’un été de forte densité de lemmings, l’abondance des harfangs est telle que le potentiel de migrants est élevé. Certains individus, surtout des jeunes, migrent alors vers le Sud en quête de conditions météorologiques plus clémentes et de proies plus disponibles, réduisant d’autant la compétition avec les adultes qui hiverneront dans la toundra. Les nombreuses observations de harfangs au Québec durant les années d’invasion seraient plutôt liées au succès de reproduction durant les pics d’abondance de lemmings qu’à une pénurie alimentaire.

Cet article est paru dans le Bio-Nouvelles de la Société de Biologie de Montréal (SBM), Hiver 2018, vol. 46, no. 1, p. 9-11.

Sources

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2015). Seasonal demography of a cyclic lemming population in the Canadian Arctic. Journal of Animal Ecology 84: 1412–1422.

Fauteux, D., G. Gauthier et D. Berteaux (2016) Top-down limitation of lemmings revealed by experimental reduction of predators. Ecology 97: 3231-3241.

Fédération canadienne de la Faune (FCF) (non daté). Faune et flore du pays, Environnement et Changement climatique Canada et FCF.

Gruyer N., G. Gauthier et D. Berteaux (2008). Cyclic dynamics of sympatric lemming populations on Bylot Island, Nunavut, Canada. Can. J. Zoo., 86: 910-917. doi:10.1139/z08-059.

Godfrey, 1986. Les oiseaux du Canada. Éd. révisée, Musée national des sciences naturelles, Musées nationaux du Canada, p. 345.

Paquin, J. et N. David (1993). Le Harfang des neiges. Centre de conservation de la faune ailée de Montréal, 107 p.

Robillard A., J.F. Therrien, G. Gauthier, K.M. Clark et J. Bêty (2016). Pulsed resources at tundra breeding sites affect winter irruptions at temperate latitudes of a top predator, the snowy owl. Oecologia 181: 423–433

Therrien J.F., G. Gauthier, D. Pinaud et J. Bêty (2014) Irruptive movements and breeding dispersal of snowy owls: a specialized predator exploiting a pulsed resource. J. Avian Biol. 45: 536–544. doi:10.1111/jav.00426

Ornitho 101. Fuligule milouinan ou Petit fuligule?

Texte: Pierre André, biologiste. Photos: Maxime Aubert, Pierre André et Luc Laberge

Peut-être, comme moi, aimez-vous observer les regroupements de fuligules. Et certainement avez-vous eu des discussions avec d’autres observateurs pour valider votre identification. S’agit-il d’un fuligule milouinan ou d’un petit fuligule? J’ai colligé ici quelques éléments qui permettent de les différencier, bien que cela ne soit pas toujours facile à cause de l’éloignement, de l’éclairage et de la position de l’oiseau.

La tête

Si la tête du fuligule milouinan est arrondie, celle du petit fuligule est plutôt anguleuse (voir la photo à la Une) (Paquin 2010 et plusieurs autres). En général, celle du premier est plus longue (excluant le bec) que haute, et celle du second est plus haute que longue (Stokes 2010), des différences qui sont plus visibles sur les individus au repos que sur ceux s’alimentant. Ces particularités se retrouvent chez les mâles et chez les femelles.

Vue de face, la tête du fuligule milouinan montre un élargissement au niveau des joues alors que celle du petit fuligule est de largeur plus constante (Stokes).

Sous un éclairage idéal, la tête noire luisant du mâle milouinan présente des reflets verts, celle du petit fuligule, des reflets violacés.

Les femelles des 2 espèces sont brunes foncées, autant la tête que le corps, bien que celle du milouinan puisse être plus pâle. Elles ont également toutes deux une tache ovale blanche qui entoure le bec. Pour Peterson, ces taches seraient en moyenne plus larges chez le milouinan que chez le petit fuligule, un critère qui est cependant peu fiable.

Le bec

Le bec du fuligule milouinan est plus long (3/4 de la longueur de la tête) et plus large que celui du petit fuligule (2/3 de la tête) (Stokes 2010).

Pour ces deux espèces, si les individus sont de face, on peut voir à l’extrémité du bec un onglet. Celui du petit fuligule se présente comme une ligne étroite et bien définie, alors que celui du milouinan est étendu, couvrant une plus large partie de l’extrémité.

 

Les ailes

Les ailes déployées, le petit fuligule laisse voir sur le dessus du blanc qui se limite aux secondaires. Chez le fuligule milouinan, le blanc s’étend sur les primaires.

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Fuligule milouinan

Le corps

En période de reproduction, les flancs du mâle fuligule milouinan sont blancs alors que ceux du petit fuligule sont gris pâle. La différence s’estompe à l’automne.

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Les parties supérieures (manteau et scapulaires) du petit fuligule paraissent d’un gris plus sombre que celles du fuligule milouinan en raison de la présence d’un réseau de lignes noirâtres et plus larges (voir la photo à la Une ainsi que celle ci-dessous). La partie arrière des flancs présente souvent des lignes grises qui sont normalement absentes chez le fuligule milouinan. (Merci à Luc Laberge pour sa proposition d’ajouter les critères regroupés dans ce paragraphe, tirés de Madge et Burn, 1992).

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Fuligule milouinan à gauche, Petits fuligules à droite

L’allure générale

Quand les deux espèces sont rassemblées, les fuligules milouinans apparaissent plus grands (46-48 cm) que les petits fuligules (42-44 cm) (Peterson 2008). Notons également la différence de poids: 1,05 kg pour le milouinan contre 0,83 kg pour le petit (Sibley 2003).

Le petit fuligule présente un corps plus court et, bien souvent, flotte plus haut sur l’eau que le fuligule milouinan (une différence bien visible sur la photo à la Une).

Sources

Madge, S. et H. Burn (1992). Wildfowl : An identification guide to the ducks, geese and swans of the World. Helm Identification Guides.

Paquin, J. (2010). Guide d’identification des oiseaux du Québec. Éd. Michel Quintin, Waterloo, p. 62-63.

Peterson, R.T. (2008). Peterson field guide to birds of Nort America. Houghton Mifflin, Boston, p. 38.

Sibley D.A. (2003). The Sibley field guide to birds of Eastern North America. Knopf, New York, p. 80-81.

Stokes, D. et L. (2010). The Stokes field guide to the birds of North America. Little Brown, New-York, p. 36-37.

Les éoliennes et les oiseaux. Un survol des résultats des suivis d’exploitation de parcs éoliens

Par Pierre André, biologiste

Il est indéniable que les éoliennes ont une incidence sur la faune aviaire. Elles modifient le comportement d’individus qui fréquentent les lieux qui accueillent ces infrastructures. Occasionnellement, elles deviennent la cause de la mort d’oiseaux et de chauves-souris. Dans ce post, je vous propose un bilan des suivis disponibles sur la mortalité des oiseaux dû aux éoliennes.

Des débuts hasardeux

La mortalité massive d’oiseaux, en particulier de rapaces, dans quelques parcs éoliens a de quoi marquer l’imaginaire et faire frémir tous les amants des oiseaux.  À titre d’exemple, prenons le cas du parc éolien d’Altamont Pass (établi en 1982), composé de 5400 éoliennes (avec mâts en treillis), s’étendant sur 150 kilomètres carrés, à l’est de San Francisco. La puissance installée est estimée à 580 MW (ICF International, 2015, p. 1-1). Les images Google Earth qui suivent donnent un aperçu de ces aménagements.

Selon le Center for Biological Diversity (CBD), ce parc éolien, l’un des premiers aménagé aux États-Unis, serait le plus meurtrier au monde. La mortalité élevée, entre autres d’individus d’espèces protégées par la loi,  a été étudiée par des chercheurs et dénoncée par des organismes environnementaux. Au moment du renouvellement du permis en 2005, les producteurs d’énergie se sont vu imposer de nombreuses conditions dans le but de réduire significativement la mortalité aviaire, l’objectif étant une réduction de 50% par rapport aux années 1998-2003 pour 4 espèces cibles qui sont la crécerelle d’Amérique, la chevêche des terriers, la buse à queue rousse et l’aigle royal. Ces conditions incluent le démantèlement, le remplacement ou la relocalisation des éoliennes les plus meurtrières, la modulation des opérations en période critique pouvant aller jusqu’à l’arrêt temporaire de certaines turbines, la réalisation de suivis de mortalité par un expert indépendant…

Les données de suivis pour la période 2005-2013 montrent qu’il y a en moyenne 837 oiseaux de proie qui décèdent chaque année à l’échelle d’Altamont Pass (I.C. 95%=755-897) et 3493 (2916-4070) individus d’autres groupes, pour un total de 4331 (3671-4990) oiseaux (ICF International, 2015, Tableau 3-7). En outre, ces oiseaux morts sont issus de quelque 80 espèces, dont 957 étourneaux sansonnets, 953 sturnelles de l’Ouest, 667 pigeons bisets (forme domestique),  266 chevêches des terriers, 244 crécerelles d’Amérique, 169 buses à queue rousse, 122 tourterelles tristes, 103 alouettes hausse-col et 43 aigles royaux (Ibid.). Ce qui fait une mortalité moyenne de 10,37 (6,41-14,33) oiseaux par mégawatt (MW) par année, dont 2,01 (1,14-2,56) rapaces.

Ces taux élevés sont dus, selon le CBD, à une piètre évaluation des incidences du projet sur les oiseaux préalablement à la mise en place des éoliennes. Surtout, souligne ICF International, celui-ci a été aménagé dans un écosystème qui supporte une grande diversité aviaire, tant d’espèces résidentes et migratrices qu’hivernantes.

Depuis les années 1980, le nombre de projets éoliens a crû à travers le monde. Les méthodes d’évaluation des impacts se sont améliorées et les suivis de mortalité aviaire sont dorénavant exigés. Il nous est donc possible de mieux apprécier les taux de mortalité à différents endroits ainsi que le caractère exceptionnel d’Altamont Pass.

Quelques bilans des suivis

France

En France, une synthèse a été effectuée en collaboration avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO) (Marx, 2017). L’analyse porte sur le suivi de 645 éoliennes appartenant à 91 parcs éoliens. Les résultats montrent « une répartition hétérogène des cadavres sous les différentes éoliennes d’un même parc » (p. 30). Dans le cadre de cette étude, les 803 cas de mortalité directe rapportés lors de 35 903 prospections sous 532 éoliennes ont été analysés.

L’analyse permet de constater que les individus retrouvés se répartissent en 97 espèces. 49,7% des dépouilles sont des Passériformes, avec une dominance nette de Régulidés (les roitelets), d’Alaudidés (les alouettes) et de Passéridés (les moineaux). Suivent les Falconiformes avec 23,1%. À l’échelle de la France, les principales espèces retrouvées sont dans l’ordre décroissant d’importance : le roitelet à triple bandeau, le martinet noir, le faucon crécerelle, la mouette rieuse, l’alouette des champs et la buse variable.

La mortalité réelle, qui tient compte de la surface réellement explorée pour chercher les carcasses, de l’efficacité de l’observateur à les repérer, de la fréquence des visites et de la disparition des cadavres dû aux charognards, n’a pu être estimée que sur 8 de ces parcs. Elle varie de 0,3 à 26,8 oiseaux par éolienne par année, avec une médiane de 4,5 (i.-e. 50% des données se trouvent sous cette valeur) et une moyenne autour de 7,0 (p. 58). Les auteurs expliquent la grande variabilité entre les éoliennes par des facteurs de localisation et par l’effort variable de prospection : distance d’éloignement entre un parc éolien et une zone de protection, proximité de silos à grain, superficie prospectée…

Canada

Au Canada (Alberta, Ontario et Provinces de l’Atlantique seulement), la base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne, à laquelle collabore Études d’Oiseaux Canada, fait état des espèces et des nombres visés par une collision mortelle, données recueillies entre 2006 et 2014 par le suivi de 1889 éoliennes réparties dans 65 parcs éoliens. En tout, ce sont 2585 carcasses qui ont été retrouvées. Du lot, les 2182 individus identifiables appartenaient à 173 différentes espèces, dont 69,4% de Passériformes et 7,7% de Falconiformes (p. 13). Certaines espèces ont été plus fréquemment trouvées toutes provinces confondues. Il s’agit de l’alouette hausse-col, du roitelet à couronne dorée, du viréo aux yeux rouges ainsi que des hirondelles noire et bicolore. Les auteurs estiment par ailleurs que les fluctuations des populations au cours de l’année et leur phénologie (migration, envol des jeunes…) auraient un effet sur la composition spécifique des oiseaux décédés (p. 38).

Les résultats de mortalité, corrigés pour les surfaces réelles inventoriées, l’efficacité du prospecteur, la fréquence des visites et la disparition des carcasses, ont pu être obtenus pour 46 parcs pour lesquelles il y a eu au moins une saison de suivi. Ils diffèrent selon la région concernée. En Alberta, où il y a eu 120 éoliennes visées par l’analyse sur les 958 en place, la mortalité de rapaces a été estimée à 0,06 (0-0,12) oiseau par éolienne par année, et pour les autres groupes d’oiseaux, elle est de 2,65 (1,90-3,40) (p. 36). En Ontario, où 1202 éoliennes ont été analysées sur les 2303 installées, elles sont de 0,20 (0,19-0,21) rapaces, et de 6,14 (5,83-6,45) pour les autres.  Dans le Canada Atlantique, où 92 éoliennes sont visées par l’analyse sur les 521 en place, elles sont respectivement de 0 et de 1,17 (0-2,18) oiseaux par éolienne par année.

Pour expliquer ces écarts, les auteurs évoquent la localisation d’éoliennes dans un corridor migratoire en Ontario, ainsi qu’un biais d’échantillonnage (p. 37).  Ils soulignent également que les intervalles de confiance des moyennes ne tiennent pas compte de l’erreur associée aux facteurs de correction et aux biais d’échantillonnage. Les intervalles seraient vraisemblablement sous-estimés (p. 38).

Québec

Au Québec, une synthèse de la mortalité des oiseaux et des chauves-souris reliée aux éoliennes est en cours de réalisation (Lemaître et Drapeau, 2015). À la demande de différentes commissions d’enquête et d’audience publique du BAPE, les responsables de la faune du Québec ont rendu publics quelques résultats des suivis des parcs éoliens. Lemaître et Drapeau (2015) font état des résultats standardisés de 12 parcs éoliens pour la période de 2009 et 2014. La mortalité varie entre 0,00 et 0,18 oiseaux de proie par éolienne par année selon le parc et l’année d’échantillonnage. Ceci correspond à un taux inférieur à 0,09 rapaces par MW par année. Des résultats de mortalité des oiseaux en général ont aussi été rendus publics (MRNF 2011). Les estimés concernent 5 parcs éoliens. Les taux de mortalité estimés par le ministère pour la période 2005-2010 varient de 0 à 6,8 oiseaux par éolienne par année selon le parc, voire jusqu’à 9,96 oiseaux selon la méthode de calcul retenue.

Conclusion

Les résultats présentés montrent que les mortalités varient selon le lieu et les caractéristiques du parc éolien. C’est donc dire que la localisation, combinée à la nature des écosystèmes et à la phénologie des espèces ont une incidence sur les mortalités observées.

Il s’avère donc essentiel d’une part, de dresser un inventaire de la faune aviaire dans les lieux d’implantation pressentis et d’évaluer l’impact de l’implantation potentielle d’éoliennes sur les populations d’oiseaux, en particulier pour les espèces à statut précaire. C’est ce qui a été mis en place au Québec, comme sous une majorité de juridictions à l’échelle mondiale.

Les suivis de mortalité sont essentiels pour valider les hypothèses avancées dans l’étude d’impact. Espérons que la synthèse annoncée, à défaut de rendre publics dans un format interprétable tous les rapports de suivis, verra le jour prochainement et qu’elle confirmera que les taux de mortalité aviaire dans tous les parcs éoliens du Québec sont effectivement faibles. Enfin, les producteurs d’énergie doivent adapter la gestion des éoliennes en fonction des résultats des suivis, quitte à voir ainsi réduire leur production.

Il semble que la situation des éoliennes d’Altamont Pass soit rare, quoiqu’elle ne soit probablement pas unique. Elle appelle à la vigilance, ce qui implique une planification des projets selon les règles de l’art, la réalisation de suivis rigoureux et indépendants ainsi qu’une gestion adaptée des parcs éolien à chaque situation.

Sources

Center for Biological Diversity (non daté). Fact sheet on Altamont Pass bird kills. 2 p.

Études d’Oiseaux Canada, Environnement et Changement climatique Canada, Association canadienne de l’énergie éolienne et ministère des Ressources naturelles et des Forêts de l’Ontario (2016). Base de données du Suivi des populations d’oiseaux et de chauves-souris relié à l’énergie éolienne. Sommaire de l’information présentée dans les rapports de suivi postérieur à la construction. Juillet 2016, 48 p.

ICF International (2015). Altamont Pass Wind Resource Area Bird Fatality Study, Monitoring Years 2005-2013. December. M107. (ICF 00904.08) Sacramento, CA. Prepared for Almeda County Community Development Agency, Hayward, CA.

Johnson D.H., S.R. Loss, M.S. Smallwood et W.P. Erickson (2016). Avian fatalities at wind energy facilities in North America: a comparison of recent approaches. Human-Wildlife Interactions 10(1):7-18.

Lemaître, J. et J. Drapeau (2015). Synthèse des mortalités d’oiseaux de proie et de chiroptères dans les parcs éoliens du Québec – rapport préliminaire. Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Québec, 3 p.

Marx, G. (2017). Le parc éolien français et ses impacts sur l’avifaune. Étude des suivis de mortalité réalisés en France de 1997 à 2015. Ligue de protection des oiseaux, mise à jour septembre 2017, 92 p.

MRNF (2011). Tableaux synthèses des mortalités d’oiseaux et de chiroptères (2005-2011). 16 mars 2011, 3 p.

Les mantes attaquent les oiseaux, parfois.

Texte : Pierre André, biologiste

Photo : Maxime Aubert

Bien installée sur un abreuvoir, à l’affut, une mante attend patiemment sa proie. Approche un colibri. Elle étire avec une rapidité déconcertante ses pattes ravisseuses et vlan… l’oiseau est capturé. Elle mord la tête et consomme. Il meurt en quelques secondes.

Nous savons que les femelles de mantes dévorent à l’occasion la tête de leur partenaire durant ou au terme de l’accouplement. Ce comportement aurait pour effet de couper un nerf dont le rôle est « d’inhiber les mouvements sexuels du mâle ». Ainsi, et même étêté, celui-ci continue à bouger l’abdomen (Espace pour la vie).  Plus rares sont ceux qui savent qu’elles peuvent aussi s’attaquer aux oiseaux et qu’elles seraient friandes de leur cervelle. Un texte écrit par Natalie Angier, paru ce 22 septembre 2017 dans la section Science sur NYTimes.com, a stimulé ma curiosité. Je vous propose ici le fruit de mes lectures. Cœurs sensibles, s’abstenir.

Une première synthèse

Dans un article publié plus tôt cette année, auquel référait d’ailleurs Mme Augier, Martin Nyffeler et ses collaborateurs (voir l’article) dressent un portrait de cette prédation à prime abord surprenante. Ils rapportent 147 événements de ce type survenus dans 13 pays et sur tous les continents à l’exception de l’Antarctique où les mantes sont absentes. Les prédatrices appartiennent à 12 différentes espèces de Mantides réparties dans 9 genres. Elles ont capturé de petits oiseaux de l’ordre des Apodiformes (ex. les martinets et colibris) et des Passériformes (ex. les tyrans et les parulines). Les oiseaux capturés par les mantes appartiennent à 24 différentes espèces. Plus de 70% des événements rapportés sont survenus aux États-Unis, alors que les colibris, principalement le colibri à gorge rubis, allaient s’abreuver ou butinaient les fleurs.

Les mantes sont généralement insectivores. Il n’empêche qu’elles s’en prennent occasionnellement aux vertébrés. De telles attaques ont été rapportées sur des reptiles et des amphibiens, sur des micro-mammifères et sur des oiseaux.

Les chercheurs ont eu accès à l’information ou ont pu identifier l’espèce de mante impliquée pour 72 des cas répertoriés. Environ 75% d’entre eux sont dus à 3 espèces qui sont Tenodera aridifolia sinensis (25 cas  aux USA), Mantis religiosa (19 en Espagne et aux USA) et Stagmomantis limbata (10 aux USA). La majorité des mantes en cause dans ces événements avaient une masse supérieure à 7 grammes, alors que les espèces de colibris pesaient plutôt entre 3 et 6 grammes.

Comment procède la mante pour capturer un oiseau?

Les chercheurs relatent que, lorsque la proie s’approche à distance d’attaque (5-10 cm), la mante déploie rapidement ses fortes pattes antérieures munies d’une double rangée d’épines redoutables (appelées pattes ravisseuses, voir Les pages entomologiques d’André Lequet) tout en restant bien accrochée à l’abreuvoir ou à la plante avec ses 2 autres paires de pattes. Elle retient fermement l’oiseau qui parfois réussit à s’échapper. Quand ce n’est pas le cas, elle commence immédiatement à se nourrir. La mort survient en l’espace de quelques minutes. Dans les deux tiers des cas répertoriés, les morsures ont eu lieu à la tête, au cou ou à la gorge. Dans plusieurs de ces cas, la mante a consommé… la cervelle de l’oiseau.

La mante aurait-elle une préférence pour attaquer la tête et se nourrir de cervelles? Les chercheurs estiment que des recherches seraient nécessaires pour répondre à cette question. Ils se demandent également si les techniques de captures varient selon les espèces en cause. Pour observer une attaque sur vidéo, cliquer ici.

Pourquoi y a-t-il plus d’événements rapportés en Amérique du Nord?

Nyffeler et ses collaborateurs identifient trois raisons.

  1. C’est en Amérique du nord que l’on retrouve le plus d’espèces de colibris de petites tailles et d’espèces de mantes de grande taille;
  2. L’installation d’abreuvoirs et de plantes riches en nectar pour attirer les colibris fait en sorte de rapprocher les observateurs de la scène d’éventuels événements;
  3. Les mantes de grande taille des genres Mantis et Tenodera, espèces introduites, ont été relâchés au travers les États-Unis pour le contrôle biologique d’espèces indésirables des jardins au cours des années 1900. Mentionnons au passage qu’en  2009 et peut-être encore aujourd’hui, il était possible de se procurer, pour le Québec, des mantes religieuses en magasin, tout comme des coccinelles et des nématodes (Gingras, 2009) . Ces mantes se sont bien installées, en particulier dans le sud-est américain. L’efficacité de ce mode de contrôle biologique est plutôt mitigée, la mante ne sachant distinguer les insectes nuisibles des insectes utiles.

Ces espèces exotiques sont responsables de 58% des incidents rapportés de prédation sur les oiseaux, contre 42% par des espèces indigènes. Elles n’en n’ont donc pas l’exclusivité.

Y a-t-il des cas connus de telles prédations au Québec?

Au meilleur de ma connaissance, aucun cas n’a été rapporté à ce jour. L’événement pourrait toutefois survenir, car nous trouvons sur notre territoire les deux espèces non indigène de mantes qui ont été le plus souvent mentionnées pour de telles prédations, ainsi que l’espèce de colibri la plus piégée. Il s’agit de la mante religieuse, M. religiosa, et de la mante chinoise, T. a. sinensis. Cependant, les mantes sont peu fréquentes chez nous et elles sont présentes surtout dans le sud-ouest de la province (Les insectes du Québec). De telles attaques sont donc peu probables.

 

Mante religieuse: « C’est une espèce holarctique. Elle a été introduite d’Europe en Amérique du nord en 1899. On la trouve actuellement dans l’est du Canada (Ontario, Québec) ainsi qu’en Colombie-Britannique, mais aussi en Europe du sud et centrale, particulièrement autour du bassin méditerranéen. On la retrouve également en Afrique et en Asie. » (Espace pour la vie)

Mante chinoise: « Cet insecte est originaire des régions tempérées d’Asie. Il a probablement été introduit dans l’est des États-Unis, après quoi il s’est répandu à travers le pays. Au Canada, on le trouve dans le sud du Québec et de l’Ontario. » (Espace pour la vie)

Conclusion

Cette étude synthèse publiée en 2017 est une première. Les auteurs ont recueilli les événements dans la littérature publiée (33%) ainsi que sur les médias sociaux (67%). Si les mantes attaquent les oiseaux, cette prédation est loin d’avoir un effet significatif sur les populations. Elle demeure très marginale. Ces attaques ont défrayé et défrayeront encore les manchettes. Nous en entendrons sûrement reparler.

Source

Nyffeler, M., M.R. Maxwell et J. V. Remsen, Jr. (2017). Bird predation by praying mantises: a global perspective. The Wilson Journal of Ornithology 129(2): 331-344 | DOI: 10.1676/16-100.1

 

Ornitho 101. Grand chevalier ou Petit chevalier?

Texte: Pierre André

Photos: Maxime Aubert

Quelles sont les différences entre le grand chevalier et le petit chevalier? La réponse paraît parfois évidente. Le premier est de taille plus forte que le second. S’il est plus simple de les comparer quand ils sont côte-à-côte, le travail se complique quand l’oiseau est seul. Je vous résume ici quelques-unes des différences entre ces espèces. Si certaines sont faciles à utiliser sur le terrain, d’autres seront plus facilement observables sur une photo ou avec une lunette d’approche.

 

 

 

L’allure générale

Le grand chevalier est généralement plus grand et plus costaud que le petit chevalier. Si les écarts de grandeur ne présentent pas de chevauchements (grand=29 à 33 cm; petit=23 à 25 cm), les écarts de poids, et conséquemment le volume des individus, se juxtaposent légèrement (grand=111 à 235 g ; petit= 48 à 114 g). (selon O’Brien et al. 2006)

Alors que le grand chevalier a un corps sculpté et une poitrine anguleuse, les formes du petit chevalier sont arrondies, toutes en douceur.  Une pomme d’Adam, souvent présente chez le grand chevalier, est toujours absente chez le petit. (selon O’Brien et al. 2006)

Et le bec

Le grand chevalier a le bec plus épais et plus long, environ 1,5 fois la longueur de la tête. Le bec est parfois légèrement retroussé vers le haut. Sa base est pâle et le reste foncé. La narine est bien décollée de la base du bec.

Le petit chevalier a le bec plus fin, plus pointu et plus court, environ égal à la longueur de la tête. Toujours très droit, le bec est généralement noir. La narine est plus accolée aux plumes situées à la base du bec.

Et les ailes

Ces deux espèces ont le dessus des ailes foncées sans bandes alaires. Cependant, des points blancs discrets sont visibles au vol sur les secondaires et les primaires internes du grand chevalier. Ils sont absents chez le petit chevalier. (selon O’Brien et al. 2006)

Par ailleurs, les primaires seraient plus longues chez le petit chevalier. Ainsi, quand les individus sont vus de profil, les ailes dépassent significativement la queue chez cette espèce, alors que chez le grand chevalier, elles finissent avec la queue ou ne la dépassent presque pas. (Source: Melissa Meyntz)

Et les jambes

Les jambes sont longues et jaunes chez ces deux espèces. Les articulations plus épaisses à la jonction du tarse et du tibia seraient caractéristiques du grand chevalier (selon Peterson 1980). Elles sont minces et souvent peu évidentes chez le petit chevalier.

Le comportement

Le grand chevalier est un oiseau actif, qui marche de façon régulière et qui court souvent frénétiquement après les poissons. Pour sa part, le petit chevalier marche rapidement et de façon méthodique. Il ne court que rarement. (selon O’Brien et al. 2006)

Le cri

Le cri du grand chevalier se compose généralement de 3 ou 4 kiou, abrégé parfois en ki-ki-kiou. Son chant est un tou-wi répété. Celui du petit chevalier se compose seulement de 1 ou 2 kiou ou de un ki-kiou. Son chant ressemble à pil-a-oui répété. (selon Paquin et Caron 2004). Je vous invite à écouter les chants et cris du grand chevalier (cliquez ici) et le petit chevalier (ici), sur Allaboutbirds.org.

Sources

O’Brien, M., R. Crossley et K. Karlson 2006. The Shorebird Guide, Houghton Mifflin Co., Boston, p. 78 à 86.

Paquin, J. et G. Caron 2004. Guide d’identification des oiseaux du Québec et des Maritimes. Éd. Michel Quintin, Waterloo (Qc), p. 76.

Peterson, R.T. 1980. A Field Guide to the Birds. A Complete New Guide to All the Birds of  Eastern and Central North America. 4 éd.,  Houghton Mifflin Co., Boston, p. 128.

Qu’advient-il des oiseaux durant un ouragan?

Par Pierre André, biologiste

Derniers jours du mois d’août 2017, l’ouragan Harvey frappe de plein fouet le Texas (pour voir sa trajectoire, cliquez ici). Les vents atteignent les 215 km/h. Les pluies diluviennes inondent Corpus Christi et ses environs. La population de cette région vit une catastrophe naturelle sans précédent. Pendant l’ouragan, les gens ont connu l’insécurité et la terreur. Qu’en est-il des oiseaux?

Les oiseaux se cachent pour se protéger

Dans une description détaillée, publiée en 1945, George M. Sutton décrit ses observations du comportement des oiseaux lors du passage d’un ouragan à Orlando en Floride. La majorité des oiseaux cherchait à se mettre à l’abri des intempéries. Certains demeuraient dans la cavité qu’ils occupaient (pic à tête rouge). Plusieurs piquaient vers le sol s’abritant sous ou derrière des structures anthropiques ou des arbustes résistants (pie-grièche, paruline à couronne rousse). D’autres enfin demeuraient au sol à l’abri des herbes denses jusqu’à ce que passe la tempête (Paruline à couronne rousse, pluvier kildir, aigrette bleue).

C’est ce comportement de recherche d’abri qu’a adopté Harvey, le maintenant célèbre épervier de Cooper, qui a trouvé refuge dans un taxi. Cette vidéo a été vue plus de 850 000 fois.

Le contournement de la tempête

Certains oiseaux vont contourner les tempêtes. En 2012, un courlis corlieu du nom de Machi, bagué en 2009 en Virginie, a été rapporté par un chasseur en Guadeloupe. L’oiseau a littéralement dévié de sa trajectoire afin de contourner la tempête Maria comme l’illustre la carte suivante.

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La dérive sur de longues distances

Sutton observa également des oiseaux happés par le vent (Sterne pierregarin et goéland à bec cerclé) ou dérivant sans contrôle apparent (balbuzard pêcheur).

La participation des citoyens membres de la communauté eBird permet de mieux comprendre la dispersion qui est associée aux ouragans. Dans le cas de celui de Harvey, l’équipe BirdCast a mis au point une carte dynamique (http://birdcast.info/forecast/live-map-of-birds-displaced-by-hurricane-harvey/). Cette carte met en évidence les observations confirmées dans la région frappée pour 10 espèces d’oiseaux pélagiques ou côtiers. Plusieurs individus se sont retrouvés des dizaines, voire quelques centaines de kilomètres à l’intérieur des terres. À titre de repère sur le cliché qui apparait à l’en-tête, la distance entre Houston et Dallas est de l’ordre de 360 km.

Dans l’œil de l’ouragan

Certains individus semblent « trouver refuge » ou être piégés dans l’œil de l’ouragan. Sur l’image satellitaire ci-dessous (tirée également de BirdCast), le bleu dans le rouge de l’œil de l’ouragan serait de nature biologique, probablement des oiseaux, des insectes et peut-être des chauves-souris.

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Ce phénomène avait d’ailleurs été observé durant les ouragans Irene (2011) et Sandy (2012) (Van den Broeke, 2013). Il a aussi défrayé les manchettes lors du passage de  Matthew en 2016. Cette courte vidéo, extrait d’un bulletin de météo, montre bien la présence de corps biologiques dans l’œil de l’ouragan.

Et il y a des pertes de vie

Un des effets directs des ouragans est la mortalité des oiseaux qui peut être causée par les forts vents, les pluies et les inondations dues aux ondes de tempêtes. La mortalité peut aussi survenir au cours des déplacements d’individus sur de longues distances, causés par les vents de tempête (Wiley et Wunderle Jr, 1993). Les causes de ces mortalités peuvent être nombreuses : hypothermie des oiseaux détrempés (surviendrait surtout chez les jeunes), collision avec des objets éjectés ou des obstacles variés, épuisement…

En 1906, Clark (cité par Wiley et Wunderle Jr., 1993) fait état des dommages causés par un ouragan qui a frappé l’île de St-Vincent en 1898. Sa narration nous permet de mieux comprendre les conséquences de ce type de catastrophes naturelles :

The center of the storm passed directly over the island, and the interior forest as well as the fruit trees on the cultivated areas were almost entirely destroyed. On the next day the island appeared as if it had been swept by fire: there was not a leaf nor any green thing in sight. Everything was brown. The number of birds was very sensibly diminished, those of the « high woods », especially the [St Vincent] parrots [Amazona guildingii], appearing to have suffered the most. Hundreds, if not thousands of birds were killed on the island, and quantities were driven out to sea and lost. Allenia albiventris [Scaly-breasted Thrasher, Margarops fuscus] after the storm became a common resident on Union Island and Carriacou (possibly on some of the other Grenadines also), places where previously it had been unknown. It has since, however, died out at both places. One or two [St Vincent] parrots were picked up dead on the shores of St Lucia. The effects of the storm were not felt all atonce. For days afterwards parrots and « Ramier » [Scaly-naped Pigeon Columba squantosa] would stray into the smaller towns in so helpless a condition that many fell prey to the negroes. It is possible that starvation was the cause of this, as every green thing had been destroyed, and it was several days before the trees began to put forth buds. When the vegetation did begin to recover from the shock, the whole island, I was told, presented much the appearance of a rugged New England landscape in the spring. A number of the parrots were obtained alive at this time, and some of them are living in captivity yet.

Les ouragans peuvent être catastrophiques pour les oiseaux durant leur migration. Dionne et ses collègues (2008) rapportent que l’ouragan Wilma, qui a frappé la côte est-américaine en 2005, est passé dans un corridor majeur de migration. Des milliers d’oiseaux, dont des martinets, auraient alors été piégés et emportés, aboutissant aussi loin que dans les provinces de l’Atlantique et en Europe de l’Ouest. De cet événement, au moins 727 martinets ont été trouvés morts. Les données d’inventaire des martinets ramoneurs au Québec ont permis aux chercheurs d’estimer la baisse de la population l’année subséquente d’approximativement 50 %.

Conclusion

Sutton avait été surpris de la capacité des oiseaux à s’ajuster si rapidement aux conditions météorologiques imposées par la tempête. Il n’empêche que l’énergie que les volatiles investissent pour lutter contre la tempête peut causer directement leur mort. Un taux élevé de mortalité peut s’avérer catastrophique dans le cas de populations d’espèces menacées ou vulnérables. Et au-delà de ces conséquences directes, la destruction des écosystèmes et des habitats tout au long de la trajectoire de l’ouragan est aussi reconnue pour être la source de la chute radicale de la taille de certaines populations d’oiseaux. Ces catastrophes naturelles imposent souvent aux oiseaux un changement de diète, la recherche de nouvelles aires de nidification, d’alimentation ou pour passer l’hiver. Sans compter qu’elles nuisent au succès de reproduction.

Il faut donc conclure que si les ouragans s’avèrent dévastateurs pour les populations humaines, elles le sont tout autant pour les populations aviaires.

Sources 

Dionne M., C. Maurice, J. Gauthier et F. Shaffer, 2008. Impact of Hurricane Wilma on Migrating Birds : The Case of the Chimney Swift. The Wilson Journal of Ornithology, 120(4): 784-792.

Sutton G.M., 1945. Behavior of Birds during a Florida Hurricane, The Auk, 62(4) :603-606.

Van den Broeke M.S., 2013. Radar Observations of Biological Scatterers in Hurricanes Irene (2011) and Sandy (2012). JTECH, déc. 2013, https://doi.org/10.1175/JTECH-D-13-00056.1.

Wiley J.W. et J.M. Wunderle Jr, 1993. The Effects of Hurricanes on Birds, with special references to Caribbean Islands, Bird Conservation International, vol. 3 : 319-349.

 

Histoire d’un scientifique dans la tourmente. Retour sur les caribous de la Caniapiscau

Par Pierre André, Ph.D.

9604 caribous retrouvés noyés en amont de la chute du Calcaire, sur la rivière Caniapiscau. Cet événement défraya les manchettes du 3 octobre 1984 et des jours qui suivirent. Il devint rapidement un élément de débat à la fois scientifique et sociopolitique.

Gaétan Hayeur s’en souvient. Alors biologiste spécialisé en zoologie et aménagement d’habitats fauniques chez Hydro-Québec, il a été intimement impliqué dans cette controverse, le lieu de la noyade se situant à environ 400 km en aval de l’évacuateur de crue Duplanter qui permet de contrôler les eaux du réservoir Caniapiscau.

À la suite de cette triste découverte, les questions fusent. La première : Ces noyades s’expliquent-elles uniquement par des causes naturelles? La région connaissait alors des pluies exceptionnelles qui gonflèrent les eaux de la rivière à des niveaux et des débits hors du commun. De plus, dans ces mêmes années, le cheptel de caribous dépassait les 700 000 têtes. La deuxième : la Société d’État peut-elle être tenue responsable directement ou indirectement de la noyade, et, le cas échéant, quelle est la part de ses responsabilité? Hydro-Québec détourne les eaux de la rivière Caniapiscau vers le Complexe La Grande. Elle a donc, jusqu’à un certain point et selon le protocole convenu entre les parties, le pouvoir de retenir l’eau dans le réservoir ou de la déverser dans la rivière. Ce qui mène à la troisième question : Hydro-Québec, de concert avec les experts sur le caribou, aurait-elle pu prévenir le coup et gérer l’évacuation des eaux de façon à favoriser la traversée des caribous, un évacuateur situé, rappelons-le, à 400 km en amont de la chute?

Pour l’auteur, comme pour d’autres biologistes québécois du caribou, il n’y a pas de doutes : une analyse rigoureuse des faits concernant les caractéristiques précises du terrain, les données hydrologiques durant les derniers jours de septembre 1984 et la dangerosité des lieux pour la traversée des bêtes, disculpe la société d’État. Cependant, pour certains acteurs sociopolitiques, la seule présence de l’évacuateur de crue suffit à semer des doutes. Cela les incite à ébaucher différents scénarios de gestion des eaux du réservoir.

Dans l’essai qu’il publia en 2016, M. Hayeur explique sa position à partir des documents qu’il a précieusement conservés ainsi que de ceux qu’on lui a offerts. Rares sont les essais qui rendent compte à ce point des blessures d’un scientifique. Au cours de cette saga, l’auteur relate que son indépendance professionnelle a été remise en question et que son expertise s’est trouvée instrumentalisée par les instances sociales et politiques : revendications autochtones, conflits autour de la frontière Québec-Labrador, rapports de pouvoir entre instances gouvernementales et territoriales…

Ce qui m’a frappé par ailleurs, c’est le rapport amer qu’entretient l’auteur envers le trio science-médias-politique. J’aimerais ici m’attarder à un aspect de ce rapport, celui qui lie la science écologique et la décision politique.

L’éclairage de la science écologique

On dit souvent que la science doit éclairer la décision politique. Il s’agit, pour le scientifique, d’analyser une question de façon rationnelle et avec toute la rigueur qu’impose la science. Informé des résultats de cette recherche, le décideur politique est ainsi en mesure d’évaluer les incidences positives comme négatives de ses actions avant d’arrêter sa décision. C’est là le cheminement logique : l’analyse scientifique rigoureuse précède la décision, ce qui la rend légitime et lui donne, à tout le moins, l’apparence souhaitée de rationalité.

Sur la question de l’incertitude, toutes les sciences ne sont pas égales. Si on peut calculer la vitesse de la chute d’un objet avec précision, ou encore la réaction qui suivra la combinaison d’un acide fort avec une base forte, il en va tout autrement de la science écologique. Pour elle, la diversité des facteurs physiques, chimiques, biologiques et humains en cause dans l’explication d’un événement, ainsi que leur dynamisme spatial, temporel et politique, compliquent l’analyse. Ils permettent rarement à l’écologiste d’arriver à une conclusion solide et définitive.

Pour bien prendre en compte toute cette complexité, le scientifique analyse la situation en se basant sur une revue de la littérature scientifique pertinente, sur sa connaissance du terrain ainsi que sur la collection et l’analyse des faits. Pour tenir compte de la variabilité, il peut établir des scénarios plausibles qui lui permettent de mieux cerner l’incertitude. Enfin, son argumentaire s’appuie sur la théorie écologique. Par le fondement de son jugement, le scientifique se démarque ainsi de la pure intuition qui pourrait être empreinte d’émotivité et de subjectivité, ou encore soumise aux pressions sociales, économiques ou politiques.

Le fameux doute

Il n’est pas rare en écologie qu’à l’issue d’une analyse, le doute persiste. Le chercheur énonce d’ailleurs les limites de son analyse et établit la marge d’erreur de son interprétation. Ce doute peut aussi être semé par des acteurs du milieu qui contestent ou n’acceptent pas les résultats de l’analyse considérant, par exemple, qu’ils leur sont préjudiciables. Leur argumentaire peut alors se construire autour du discrédit du scientifique, de l’invalidité de la démarche scientifique, de l’omission volontaire de faits, d’un biais dans l’analyse des événements… Le doute peut aussi être promu par le décideur lui-même qui requiert alors une contre-expertise. On peut imaginer qu’il puisse souhaiter trouver une autre explication des faits. Ce contre-expert pourrait être un scientifique ou un groupe, choisi pour son indépendance et son intégrité (ce qui est excellent) ou pour son allégeance à une certaine position idéologique (ce qui serait douteux). Quoiqu’il en soit, le doute est comme le vent, celui qui le sème récolte la tempête… à tout le moins la tempête médiatique.

Le décideur devant l’incertitude écologique

La certitude scientifique oriente le décideur vers une réponse unique. À l’opposé, l’incertitude comme celle qui concerne la science écologique lui laisse toute la latitude décisionnelle. Sur la place publique, elle se traduit par des débats d’experts ou par des échanges vigoureux entre les experts et des acteurs sociopolitiques. Devant cette absence de consensus, le décideur peut alors remettre à plus tard sa décision ou l’arrêter dans le sens qui l’avantage.

Enfin, aussi rationnelle soit l’analyse pré-décisionnelle, faut-il rappeler que les facteurs qui guident effectivement la décision ne sont généralement pas connus du public. En plus des éléments scientifiques, la décision repose sur des facteurs économiques, politiques, sociaux, culturels et personnels, ainsi que sur l’opinion publique. Le poids attribué aux uns et aux autres dans la balance décisionnelle n’est pas dévoilé.

Retour sur l’essai

En conclusion, Gaétan Hayeur nous propose un essai fort instructif qui porte à réflexion sur la dynamique qui entoure l’analyse des faits scientifiques, la prise de décision et les médias. L’auteur a le mérite d’exposer les faits entourant la noyade d’un nombre anormalement élevé de caribous comme il les a perçus, comme il les a vécus. En ce sens, ce livre saura sûrement vous intéresser.

Pour en savoir plus…

Hayeur, G. (2016). La noyade de 9604 caribous. Éd. Mots en toile, Montréal, QC, 205 p.

La photo à la une provient de la couverture de cet essai.

Le Technoparc, ses milieux humides et les oiseaux

Par Pierre André, Ph.D. (biologie)

Photo de Maxime Aubert

Publié dans: Bio-Nouvelles, Bulletin d’information de la Société de biologie de Montréal, 2017, vol 45 (1): 9-11.

Les marais, les marécages et les plaines inondables sont la source de conflits qui sont exacerbés en milieu urbain. Si les propriétaires des terrains souhaitent les développer, des citoyens et des groupes environnementalistes en revendiquent la conservation. Ces derniers mois, le cas du Technoparc Montréal a défrayé les manchettes. Des ornithologues se sont intensivement intéressés aux milieux humides sur et près des terrains de l’Écocampus Hubert-Reeves. Ils ont mis en évidence la nidification du Petit Blongios, une espère menacée. Devant l’imminence des travaux et afin de protéger son habitat, la Coalition verte a porté la cause devant les tribunaux pour faire cesser les travaux.  Voici un résumé de la situation.

La richesse aviaire attestée par la science citoyenne

Avant l’automne 2015, peu d’ornithologues amateurs visitaient le Technoparc. Depuis, ce site est devenu un hot-spot sur l’Île de Montréal. M. Joël Coutu, un réputé ornithologue de la région, l’a mis sous les projecteurs en raison des nombreuses espèces qu’il y a observées et de la réalisation imminente de travaux qui en modifieraient les habitats. Il a multiplié les visites des lieux et guidé des excursions bénévolement. Il donne toujours des conférences et des entrevues sur les oiseaux du Technoparc. Il intervient fréquemment sur les réseaux sociaux à ce sujet.

Les résultats de ses efforts, véritable blitz d’observation, sont évidents. Depuis janvier 2016 sur eBird, les visiteurs ont déposé 379 feuillets sur les 648 accumulés depuis 1989. De plus, 33 espèces y ont été observées pour une première fois sur les 168 rapportées. Ainsi, en cette fin d’année, le Technoparc se classe au 1er rang des sites publics sur l’Île de Montréal avec 154 espèces, une richesse qui le compare aux parcs-nature du Bois-de-l’Île-Bizard (160 sp.) et de l’Île-de-la-Visitation (148 sp.).

Le Petit Blongios

Le 28 mai 2016, un observateur rapporte la présence d’un Petit Blongios pour une première fois. Cette espèce, protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada, a été observée au marais des Sources, sur la propriété d’Aéroports de Montréal (ADM).

Ce petit héron habite principalement les marais de quenouilles où il se dissimule de façon remarquable. Il niche dans les îlots de végétation émergente dense adjacents à des plans d’eau où il peut se nourrir.

En 2009, la population canadienne était estimée à environ 1500 couples. Selon le second Atlas des oiseaux nicheurs, entre 200 et 300 couples nicheraient au Québec. La population serait en déclin comme cela fut observé en Ontario avec une baisse estimée de 30 % des effectifs entre 1999 et 2009. La perte et la dégradation des milieux humides seraient en cause.

En 2001, en raison de sa rareté, le gouvernement fédéral a désigné le Petit Blongios comme espèce menacée. L’espèce fait l’objet d’un Programme de rétablissement qui comprend une liste des habitats essentiels désignés par décret. Il s’agit de « l’habitat convenable situé à moins de 300 m des coordonnées liées aux mentions d’activités de reproduction compilées depuis 2001 ». En tout, 115 unités d’habitats essentiels sont ainsi désignées au Canada, dont 48 au Québec. Il faut dire que seulement 2 à 3 % de la population nord-américaine de Petit Blongios niche au Canada, sa limite septentrionale.

Le projet d’Éco-campus Hubert-Reeves

Constitué en 1987, Technoparc Montréal est un parc scientifique de haute technologie. L’Éco-campus Hubert-Reeves est la 3e phase de développement de ce parc industriel. Selon le promoteur, il pourra accueillir « des entreprises dédiées aux technologies propres, nanotechnologies et au développement durable ». Le projet comporte notamment la restauration et la protection des milieux à valeur écologique sur la moitié de sa superficie, ainsi que la création d’une zone de conservation avec les marais, les marécages, les boisés et l’aménagement d’un sentier-digue. Des travaux préparatoires à la construction s’imposent : l’installation des infrastructures et le prolongement du boul. Albert-Nobel.

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Avant de procéder aux travaux, le promoteur a obtenu les autorisations environnementales requises en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE) du Québec. Ainsi, de 2013 à 2016, le MDDELCC a délivré 4 certificats d’autorisation (c.a.) :

·    En 2013, il autorisait le remblayage de 7,17 ha de milieux humides et de 0,45 ha de cours d’eau (incl. la bande riveraine) en compensation de la préservation de 15,77 ha.

·    En 2014, il autorisait la coupe d’arbres dans l’emprise du prolongement du boulevard sur environ 24 m2, dans la zone de conservation.

·    En 2015, il autorisait les travaux d’aménagement d’un marais et d’un marécage, y compris une digue sur 1717 m2 et la coupe d’arbres sur 5 155 m2.

·    En 2016, il modifiait l’échéance des travaux et abordait la question de la régulation des niveaux des milieux humides.

La Ville a pour sa part obtenu les autorisations requises pour les infrastructures.

Selon l’information fournie par le promoteur, « c’est plus de 46 % du territoire qui est reconnu comme une zone protégée et plus de 67 % des milieux humides qui seront bonifiés ».

Le parc-nature des Sources fut annoncé par la Ville de Montréal en septembre 2013 alors qu’ADM louait un terrain de 26,6 ha à la Ville pour une période de 20 ans, à un coût symbolique de 1 $/an. Comme l’exprimait alors le maire de Ville St-Laurent, M. Alan DeSousa, il s’agit d’un projet « complémentaire à la création de l’Éco-Campus Hubert-Reeves ». Le futur parc-nature devrait s’étendre sur une superficie d’environ 40 ha. Sa création contribue à l’atteinte de la Politique de protection et de mise en valeur des milieux humides de Montréal, adoptée en 2004. Il s’inscrit dans un écoterritoire nommé la Coulée verte du ruisseau Bertrand, dont font partie les parcs-nature du Bois-de-Liesse et du Bois-de-Saraguay.

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Les procédures entreprises

En août 2016, devant l’importance des milieux humides comme habitat pour le Petit Blongios, le Sierra Club Québec, membre de la Coalition verte, demande à la ministre fédérale de l’Environnement et des Changements climatiques d’intervenir dans ce dossier pour protéger un habitat qu’il juge essentiel à la protection de cette espèce. Cette demande s’appuie sur la LEP et la Loi sur la convention concernant les oiseaux migrateurs. Elle visait « une ordonnance d’arrêt immédiat de tout développement sur les terres de l’Aéroport, ainsi que sur le site du Technoparc » (extrait du jugement, par. 16). Leur lettre est demeurée à ce jour sans réponse.

En septembre 2016, la Coalition verte institue contre Technoparc, l’arrondissement de Saint-Laurent et le MDDELCC une demande introductive d’instance en injonction. D’un commun accord entre les parties, le promoteur suspend les travaux pour une semaine, le temps requis pour que soit entendue la requête.

Pour avoir gain de cause, la Coalition devait prouver (1) l’urgence de la situation, (2) la clarté de son droit ou de son caractère douteux, (3) un préjudice irréparable, ou la création de fait de nature à rendre le jugement final inefficace et (4) si son droit s’avérait douteux, que la balance des inconvénients lui serait favorable. L’analyse nous éclaire sur la décision rendue par le Tribunal à l’effet de ne pas autoriser l’injonction. Voici en quelques mots, une synthèse de cette analyse.

Le Tribunal reconnaît que le critère d’urgence de la situation est satisfait. Il appuie sa décision entre autres sur les faits suivants :

  • la découverte récente de l’importance de l’habitat pour le Petit Blongios, ce qui rendait impossible à la Coalition de demander une annulation ou une modification des décrets d’autorisation au moment de leur délivrance;
  • l’empressement avec lequel la Coalition a adressé une demande pour un décret d’urgence à la Ministre fédérale et l’absence de réponse; et
  • la nécessité d’interrompre les travaux si les prétentions relatives au caractère essentiel de l’habitat pour une espèce menacée s’avèrent fondées.

Le Tribunal considère que la demande ne satisfait pas le critère de l’apparence de droit. La Coalition n’a pas été en mesure d’établir une violation de la LQE ou « le défaut de l’Administration d’agir équitablement à l’occasion de l’exercice de son pouvoir discrétionnaire ». Lourd mandat s’il en est un, que de démontrer le caractère « déraisonnable » des autorisations délivrées par le MDDELCC. Entre autres, la Coalition argumentait que le c.a. contrevenait à la LQE, car il s’avérait non conforme à la LEP, au Programme de rétablissement du Petit Blongios et à l’Entente de collaboration pour la protection et le rétablissement des espèces en péril au Québec. Ce faisant, les travaux entrepris et annoncés portaient atteinte à un habitat essentiel protégé. Dans son analyse, le Tribunal souligne que les « habitats essentiels » sont énumérés dans un décret fédéral et que les sites visés par la présente demande n’en font pas partie. Elle mentionne également qu’aucune présence d’espèce en péril n’avait été soulignée en 2013, au moment de la délivrance de l’autorisation. Il ne s’agit ici que d’un des six points portés à l’attention de la juge par la Coalition et soumis à l’analyse. Le Tribunal estime que « la faiblesse de la preuve de la Coalition, même à ce stade de l’instance, lui est fatale, car elle ne permet pas de conclure à un droit douteux ».

Le Tribunal a quand même analysé les deux autres critères. Il estime que celui de préjudice irréparable aurait favorisé la Coalition qui soutenait que le rejet de contaminants lors des travaux détruirait l’habitat essentiel du Petit Blongios. Bien que les défenderesses soulignent que l’autorisation prévoie la conservation et la pérennité d’une partie importante des milieux humides et qu’elle inclue des compensations pour les milieux détruits, le

Tribunal estime qu’en matière de protection d’une espèce en péril, le principe de précaution s’impose afin de prévenir qu’un préjudice ne survienne, et ainsi éviter l’inéluctable.

Enfin, le Tribunal estime le critère de balance des inconvénients aurait pu pencher en faveur de la Coalition. Les défenderesses arguent entre autres que la Coalition n’a pas été en mesure de prouver un éventuel effet des travaux sur l’habitat essentiel du Blongios, et que si les travaux ne sont pas initiés à l’automne, ils devront être retardés d’un an, ce qui occasionnerait des frais additionnels importants et des délais dans le développement du projet. Le Tribunal constate l’existence d’un délai entre l’émission du c.a. en 2013 et l’octroi d’un contrat seulement en 2016, sans que ne soient fournies des explications pour le justifier. Il estime également que les inconvénients causés par le retardement de l’inauguration du projet n’ont pas été démontrés. Il dit que : « Essentiellement, les parties défenderesses font valoir un préjudice économique. En présence d’une preuve prima facie sérieuse de menace à l’habitat essentiel d’une espèce en péril, cet argument n’aurait pas été déterminant, et l’inconvénient irrémédiable de l’atteinte au droit fondamental à un environnement sain et respectueux de la biodiversité aurait eu préséance ».

Au terme de son analyse, le Tribunal rejette donc la demande d’injonction déposée par la Coalition verte.

Conclusion

Les efforts déployés par les ornithologues amateurs, et en particulier par M. Joël Coutu, pour attirer l’attention des citoyens et des décideurs sur la valeur des milieux humides dans ce secteur sont méritoires. La science citoyenne aura permis de mettre en lumière un nouvel habitat utilisé non seulement pour la reproduction du Petit Blongios, mais aussi pour celle de plus de 80 espèces d’oiseaux.

La décision finale n’aura pas été en faveur de la Coalition verte qui n’est pas parvenue à démontrer l’existence de vices dans l’application de la loi ou de mauvaise foi dans l’émission des autorisations environnementales. Le Tribunal a souligné l’urgence que revêtait leur demande. Il s’est exprimé sur la primauté de la conservation par rapport à l’aménagement pour les espèces en péril en vertu du principe de précaution. Il a penché en faveur de la priorité du droit à un environnement sain et au respect de la biodiversité et non des préjudices économiques causés aux promoteurs.

La vigilance citoyenne est nécessaire afin de préserver les milieux humides des zones urbaines et de protéger les espèces qui les habitent.

Références

Coalition verte (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Cour supérieure du Québec (District de Montréal) (2016). Coalition verte c. Technoparc Montréal, Arrondissement Saint-Laurent de la Ville de Montréal et Procureur général du Québec, No 500-17-095608-165, 27 septembre 2016.

Coutu, Joël (En ligne, consulté le 8 déc. 2016, https://www.facebook.com/falcoornitho).

eBird (En ligne, consulté le 8 déc. 2016, http://ebird.org/ebird/hotspots, taper Technoparc).

Gouvernement du Canada. Registre public des espèces en péril. Petit Blongios (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Pellerin, S. et M. Poulin (2013). Analyse de la situation des milieux humides au Québec et recommandations à des fins de conservation et de gestion durable. Rapport final déposé au MDDELCC, 18 avril 2013 (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Regroupement QuébecOiseaux (2016). Le suivi du dossier de la protection des milieux humides dans le secteur du Technoparc, 8 sept. 2016 (En ligne, 8 déc. 2016).

Sierra Club Québec (En ligne, 8 déc. 2016).

Ville de Montréal (2013). Parc-nature des Sources – Un pas de plus vers le dernier-né des parcs-nature de la Ville de Montréal. Communiqué de presse du 13 septembre 2013. 

Ville de Montréal. Écoterritoires. La Coulée verte du ruisseau Bertrand (En ligne, consulté le 8 déc. 2016).

Ville de Montréal (2004). Politique de Protection et mise en valeur des milieux naturels (En ligne, consulté le 8 déc. 2016). 

Un samedi à Kigali

Par Pierre André, Ph.D.

C’était samedi, à Kigali. Dans la nuit du 14 au 15 octobre, les États membres participant à la 28e conférence des Parties au Protocole de Montréal ont adopté un important amendement en vue de réduire significativement les émissions d’hydrofluorocarbones (HFC). Ce faisant, ils corrigeaient un effet pervers de ce Protocole adopté en 1987.

À la suite de la découverte d’un imposant trou dans la couche d’ozone, la communauté internationale identifiait principalement un coupable, les chlorofluorocarbones (CFC). Elle adoptait des mesures pour en arrêter l’usage et conséquemment reconstruire cette couche gazeuse qui intercepte les rayons ultra-violet et, ce faisant, prévient le cancer de la peau. Heureusement, il existait des substituts aux CFC, les producteurs de ce gaz étaient peu nombreux et les équipements à modifier bien définis.

Le succès est indéniable. Le Protocole, ratifié à ce jour par 197 Parties, a conduit à la diminution de 98% de la production et de l’utilisation de produits chimiques nuisibles à l’ozone. Il a également permis de réduire le trou d’une superficie égale à celle de l’Inde, comme le faisait remarquer le journal Le Monde. Il permettra d’éviter annuellement environ deux millions de cas de cancer de la peau d’ici 2030. Enfin, les CFC étant un gaz à effet de serre, il a contribué à atténuer le changement climatique. Malgré les efforts consentis, la couche se reconstruit seulement au rythme d’environ 1% par année, ce qui permettrait d’envisager une reconstruction complète au-delà de 2065.

Les substituts privilégié aux CFC étaient alors les HFC. Ces gaz sont utilisés comme réfrigérants, pour la climatisation, dans les aérosols et comme  mousse isolante. Selon l’Institute for Gouvernance & Sustainable Development (IGSD), les HFC connaissent une croissance fulgurante, de l’ordre de 10 à 15% par année, ce qui en ferait le gaz à effet de serre dont l’usage croît le plus rapidement dans le mondée. Ils sont également de puissants gaz à effet de serre. En fait, leur puissance est 14 000 fois supérieure à celle du dioxyde de carbone. De plus, ils dégradent aussi la couche d’ozone.

L’amendement de Kigali marque l’aboutissement de 7 ans de négociations. Il prévoit une réduction des émissions de HFC qui débutera dès 2019 dans les pays développés et en 2024 et 2028 pour les pays en développement. À la fin des années 2040, tous les pays ne devraient plus consommer que 15 à 20% de leur consommation actuelle. Selon l’IGSD, en prévenant un rejet équivalent à 1,7 Gt de CO2 d’ici 2030, cet effort devrait permettre de prévenir une augmentation de la température de l’ordre de 0,5 °C d’ici 2100, contribuant ainsi à l’atteinte de l’objectif visé par l’Accord de Paris sur le changement climatique.

L’amendement adopté est historique. Il doit maintenant être ratifié par les Parties signataires. Ce fut décidément un samedi mémorable à Kigali.